Des écrits de l’ombre dans la célèbre «Revue de Belles-Lettres»


Des écrits de l’ombre dans la célèbre «Revue de Belles-Lettres»

Aloïse Corbaz, Musée cantonal des Beaux-Arts, en dépôt à la Collection de l'Art Brut, Lausanne.

Written by Lucienne Peiry in Le Carnet

5 décembre 2022

La célèbre revue littéraire rend un très bel hommage à neuf auteur.es d’Art Brut qui se sont livrés à l’écriture. Diaristes ou epistoliers, poètes et écrivains, tous jouent avec les mots et la pensée. La « Revue de Belles-Lettres » publie de nombreux écrits ainsi que des images de manuscrits, pour la plupart inédits.

J’ai le plaisir d’y présenter: Aloïse Corbaz, Charles Steffen, Samuel Daiber, Adolf Wölfli, Pascal Vonlanthen, Barbara Suckfüll, Constance Schwartzlin-Berberat, August Walla.

A cette occasion, une rencontre publique et la présentation de l’ouvrage auront lieu au Cercle littéraire de Lausanne, samedi 10 décembre 2022, à 10:15. Café, friandises et croissants offerts. Inscription nécessaire par e-mail: [email protected]

Extrait de mon texte au sein de la revue:

«  Les œuvres des neuf écrivains et poètes [1] réunis ici montrent la grande diversité des écrits d’Art Brut. Le genre des textes (épistolaire, narratif, poétique, asémique) et l’origine des auteurs (Suisse, Allemagne, Autriche, États-Unis) offrent un éventail de leur richesse, avec un grand nombre d’inédits, dont quelques-uns sont traduits en français pour la première fois. Plusieurs auteurs font preuve d’une grande attention esthétique, reliant étroitement l’écriture et la figure, enlaçant sur la feuille de papier le texte au dessin ou à la peinture. Certains s’attachent plus particulièrement à la qualité visuelle et matérielle des lettres et des mots, alors que d’autres se concentrent sur l’expression verbale, perturbant règles et normes conventionnelles pour inventer un nouveau langage.

Quelques créations scripturaires d’auteurs d’Art Brut font écho à des expériences propres à l’avant-garde européenne du début du XXe siècle, ainsi qu’à des recherches poétiques contemporaines. Le dérèglement de la linéarité des phrases et la mise en page turbulente, que l’on trouve dans les nombreux cahiers de Constance Schwartzlin-Berberat, semblent anticiper notamment les célèbres compositions d’Apollinaire dans Calligrammes. L’attention aux sonorités et les innovations rythmiques et musicales créées par Adolf Wölfli, dans plusieurs de ses poèmes, semblent préfigurer les trouvailles des dadas, comme les valeurs que préconiseront les futuristes. De même, les associations d’idées et les combinaisons fécondes d’Aloïse Corbaz ainsi que le déroulement de ses phrases sans ponctuation résonnent avec les cadavres exquis des surréalistes ou les « cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau. Par ailleurs, des analogies semblent perceptibles entre le flux des écrits et des signes mis en scène par Pascal Vonlanthen et certaines pages de la poésie concrète, expérimentale, qui privilégient la structure des textes, indépendamment de leur signification. Affinités et parentés abondent.

Toutefois, ces écrits d’Art Brut, conçus pour la grande majorité dans l’isolement profond et la mise à l’écart, à huis clos, constituent pour leurs auteurs l’unique échappatoire possible. Internés, aux prises avec le vide, traversés par la nuit et le vertige, Constance Schwartzlin-Berberat, Adolf Wölfli ou Barbara Suckfüll envisagent la création comme une ligne de fuite essentielle. Leurs textes et leurs lettres, leur journaux intimes et leurs prières s’édifient comme une résistance intime, dont les enjeux sont existentiels. S’en prendre au langage et le chahuter est loin d’être anodin et ne se fait pas impunément dans notre société logocentrique, et, qui plus est, par des déclassés et des déviants qui ignorent les œuvres et les tendances littéraires et poétiques de leur époque. En effet, ils sont issus, en majorité, de classes sociales défavorisées ; ce sont des marginaux et des laissés-pour-compte. Vent debout, ils écrivent et couchent sur le papier ou le carton, souvent récupérés, leurs aventures langagières, faisant valser normes orthographiques, grammaticales et syntaxiques, désamorçant la concordance des temps, déréglant les logiques sémantiques. Beaucoup d’entre eux procèdent « en rhizome », pour reprendre le concept développé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur introduction à Mille Plateaux.  C’est-à-dire en valorisant l’invention qui prolifère de manière horizontale (et non verticale), répondant à « un système acentré, non hiérarchique, sans Général » et permettant l’ouverture sur « toutes sortes de “devenirs“ ». Les extravagances et les utopies des auteurs d’Art Brut sont de grande amplitude puisqu’ils n’ont plus rien à perdre ni à gagner. Ni Walla ni Daiber ni Marguerite de M. de P. n’est allé chercher un éditeur ou un galeriste – l’idée-même ne les a pas même effleurés. Leur attention n’est pas tournée vers la communication et l’échange, encore moins l’approbation du monde culturel patenté. » 

Le livre est disponible en librairie, notamment à: [email protected] 

Deux pages du numéro de la Revue de Belles-Lettres. Constance Schwartzlin-Berberat, Musée de la Psychiatrie, La Waldau (Suisse). 


[1] Le renoncement à l’usage de l’écriture inclusive a pour seul but d’éviter la surcharge du texte. Il va sans dire que les auteures, poétesses et créatrices sont toujours prises en considération.


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