Ni Tanjung s’en est allée une nuit d’été


Ni Tanjung s’en est allée une nuit d’été

Ni Tanjung, Bali, 2012. Photo: Lucienne Peiry

Written by Lucienne Peiry in Article

20 juillet 2020

(Information in English, please see below)

L’anthropologue Georges Breguet s’est fait le protecteur de Ni Tanjung et collectionneur de ses œuvres. C’est lui qui m’a fait connaître ces créations hors du commun, en 2007, lorsque j’étais directrice de la Collection de l’Art Brut et j’ai immédiatement manifesté mon grand intérêt pour ces productions dont il avait rapporté des images de Bali. Quelques années plus tard, je me suis rendue chez elle, en compagnie de Georges Breguet et de son épouse Lise Breguet, et j’ai eu le privilège de la rencontrer et de capter ces moments extraordinaires dans sa chambre, lorsqu’elle se prêtait à la présentation de ses dessins, comme dans une sorte de performance nocturne.

Figure tutélaire de la créatrice depuis de nombreuses années, Georges Breguet a nourri une relation étroite avec elle et a pris grand soin des ses œuvres. Il possède une collection extraordinaire de plusieurs centaines d’œuvres, se déployant sur une dizaine d’années.

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Erika Manoni a réalisé un film sur Ni Tanjug et son œuvre. « Ni Tanjung. De l’aube à la nuit », images de Georges Breguet, Julien Magnin, Lucienne Peiry et Satria, avec une musique originale de Cesare Picco, Collection de l’Art Brut, 2013, 17 minutes.

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Les théâtres de nuit de Ni Tanjung

Ni Tanjung est née vers 1930 dans le village de Saren Kauh à Bali. Issue d’une famille de paysans, elle n’apprend ni à lire ni à écrire, ne fréquentant pas l’école. Pendant l’occupation de l’île par les Japonais, de 1942 à 1946, l’adolescente est contrainte de participer aux travaux collectifs imposés. Elle se marie à l’âge de vingt ans et donne naissance à quatre enfants, dont trois meurent en bas âge – elle perd alors pied avec la réalité.

A partir de l’an 2000, elle construit un grand autel insolite à l’aide de pierres volcaniques qu’elle trouve dans le lit de la rivière, sur lesquelles elle compose des visages avec de la peinture blanche. Chaque matin, à l’aube, Ni Tanjung orne son autel de fleurs fraîches, chante et danse, seule dans ce lieu privilégié. Affaiblie par la mort de son mari, elle est recueillie par sa fille, vers 2011, et mène une vie misérable, recluse et grabataire dans une petite chambre borgne qu’elle ne quitte plus.

Durant la nuit, elle s’adonne à la création de centaines de personnages qu’elle découpe dans du papier et dessine à l’aide de craies grasses multicolores, et qu’elle semble en arborescence. Ni Tanjung s’entoure de ses créatures qu’elle installe parfois en équilibre sur les fils tendus d’un mur à l’autre, comme des guirlandes. Grâce à ce dispositif, elle représente ses ancêtres ou crée une foule imaginaire qu’elle regarde, l’appréhendant indirectement et à l’envers, dans le reflet de son miroir. Ainsi, elle s’inscrit elle-même dans une assemblée fantasque et onirique.

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Night theaters by Ni Tanjung

Ni Tanjung was born around 1930, in the village of Saren Kauh (Bali). Growing up in a peasant family and never attending school, she could neither read nor write. As a teenager, during the island’s occupation by the Japanese (1942 to 1946), she endured collective forced labor. She married at twenty and gave birth to four children, three of whom died during early infancy. Thereupon, she lost touch with reality.

In 2000 she built a strange, large-size altar out of volcanic stones taken from the river bed. Using white paint she would make faces out of the stones and, every morning, she would decorate her altar with fresh flowers. All alone at this highly private site,  she would sing and dance. The death of her husband greatly weakened her, prompting her daughter to take her in some time around 2011.  Thereupon she began leading a miserable life, shut off from the world and confined to a little windowless room she never leaves.

During her nights, she has taken to creating hundreds of paper figures that, drawn using multicolored crayons, she cuts out and assembles into tree-like diagrams. Ni Tanjung surrounds herself with these creatures, sometimes balancing them on wires stretched out from one wall to another, like garlands.  This device enables her to depict her ancestors or else an imaginary crowd, which she enjoys looking at indirectly or else backwards as reflected in her mirror. And thusly, too, she herself can join in the fanciful and oneiric gathering of her own making.

 

Ni Tanjung, Bali, 2012. Photo: Lucienne Peiry

Ni Tanjung, Bali, 2012. Photo: Lucienne Peiry

Ni Tanjung, Bali, 2012. Photo: Lucienne Peiry

Ni Tanjung, Bali, 2012. Photo: Lucienne Peiry


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