Bosco et ses complices à Gibellina


Bosco et ses complices à Gibellina

Giovanni Bosco. Photo: Lucienne Peiry

Written by Lucienne Peiry in Le Carnet

30 juin 2026

Giovanni Bosco est à l’honneur dans une grande exposition collective organisée par Eva Di Stefano a Gibellina, en Sicile, et présentée à partir du 10 octobre 2026. Dans le catalogue aux multiples contributions, Lucienne Peiry raconte sa rencontre avec le créateur d’Art Brut italien, en compagnie d’Eva Di Stefano, à Castellamare del Golfo, en 2008 (le texte paraît en italien dans le catalogue; en français ci-dessous). 

Giovanni Bosco sur son lieu de vie et de création

Nous arrivons à Castellamare del Golfo sous un soleil de plomb. Les rues sont désertes, la pierre des façades brûlante, et une lumière blanche, presque aveuglante, inonde la ville. Assommées par cette chaleur étouffante, Eva di Stefano et moi marchons d’un pas ralenti, en direction du domicile de Giovanno Bosco avec qui nous avons rendez-vous. Nous repérons facilement l’entrée de son palazzo rue Garibaldi car sur le mur, juste à côté de la porte, Bosco a peint en aplat une grande figure humaine et un gros cœur ovoïde, comme pour décliner son identité de locataire. Silhouettes noires et opaques, ces deux icônes puissantes me font forte impression et je les reçois physiquement, in petto. Bosco vient à notre rencontre et dans un flot d’échanges en dialecte sicilien, converse avec Eva di Stefano. Nous franchissons le seuil de la maison et dès lors, pour moi, tout chavire.

A l’intérieur, je suis saisie par la brusque pénombre et par la fraîcheur qui contraste avec la canicule du dehors. Rapidement, je comprends que Giovanni Bosco vit dans cette pièce unique, sans eau courante ni électricité, sans toilettes ni commodités, un espace exigu où il dort, mange, boit et fume (le sol est jonché de mégots) mais aussi où il chante, dessine et peint, à longueur de jours et de nuits. Lieu pluriel – de vie et de création – où la précarité et la vitalité se rencontrent et se conjuguent. Seule une petite ampoule distille une faible lumière, qui me permet néanmoins de percevoir l’omniprésence de son œuvre dans cet étrange huis clos. Mon regard balaie les murs recouverts d’un foisonnement d’écritures et de formes, et s’arrête surtout là où surgissent les imposants et récurrents personnages que Bosco décline de face, sans modelé ni relief, avec une tête, des jambes et des bras massifs. L’un d’eux, presque monumental, me frappe plus que les autres, car il semble s’élever derrière sa mère, en arrière-plan, pareille à une ombre silencieuse qui veille et menace tout à la fois.

Je me sens enveloppée par ces grandes créations murales qui se développent vigoureusement tout autour de nous. Pour Bosco, elles constituent sans doute ses remparts, comme les dizaines et dizaines de dessins, réalisés sur carton et sur papier récupérés, empilés au sol ou appuyés contre les parois. Vito, l’un de ses amis du collectif ZEP, place prestement un corpus d’œuvres sur sa petite table, au centre de la pièce, et j’embarque pour l’aventure. Défilent alors vertigineusement sous mes yeux, le monde étrange de Giovanni Bosco dans lequel les figures humaines, leur tête expressive, leurs membres vigoureux captent mon attention. Les cœurs ovoïdes, « céphaliques » précise Eva di Stefano, ainsi que les objets tels poignards et horloges, si « proches des ex-voto », relève-t-elle encore, se bousculent sur les pages qui se succèdent. J’aimerais freiner le cortège des dessins tant leur intensité me trouble, m’imprégner de ce sens inouï de la composition, prendre le temps d’observer ce mode de représentation si singulier, où Bosco n’a cure de respecter l’échelle et juxtapose un personnage et un bras démesuré ou un immense cœur rond et généreux. La présence des écrits est entêtante. Comme sur les murs, les lettres capitales s’inscrivent à l’intérieur des formes ou dans des interstices, faussant régulièrement compagnie aux règles de la linéarité. Je comprends que Bosco préfère de loin faire valser les vocables sur son support, dans une sorte de désarticulation à laquelle il prend un plaisir jubilatoire. Je lui emboîte le pas, tant cette audace irrespectueuse et créative me réjouit. Un dessin vient recouvrir l’autre et je peine à suivre le rythme de notre consultation où les œuvres dansent devant mes yeux. Je repère toutefois des noms de quelques villes, Bologna, Udine, Torino, et des surnoms de quelques amis proches, comme Vito et Tore. Soudain, Eva di Stefano me signale qu’elle a repéré des paroles de chansons populaires italiennes, dont Bosco a extrait quelques strophes, tout en déformant au passage des mots et en sicilianisant certaines paroles en dialecte napolitain. Comme les dessins passent rapidement les uns après les autres, je renonce peu à peu à lire les mots et ne les aborde plus que comme des formes. Cette manière de me relâcher et de lâcher prise me fait brusquement comprendre que Giovanni Bosco lui-même a envisagé les mots non pas seulement pour leur signification mais aussi pour leur pouvoir visuel : l’alphabet est pour lui un système de signes et il considère chaque lettre pour sa valeur pictographique. Les courbes et les boucles des O et des U, comme les angles des E et des T l’ont inspiré, l’entraînant dans un voyage graphique du verbe. Les chiffres s’en mêlent aussi, contribuant eux aussi à cet infatigable remue-ménage.

Je quitte un instant les dessins et jette un coup d’œil à Bosco, assis à sa table, immobile, les mains posées sur ses genoux. Tout aussitôt je saisis qu’il n’attend qu’une chose, bien qu’il s’efforce tant bien que mal de masquer son impatience. Que nous lui laissions champ libre au plus vite pour qu’il puisse poursuivre librement son intrépide aventure. De toute évidence, il n’a que faire ni de mon appréciation de ses œuvres ni de mon idée d’en acquérir pour la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Giovanni Bosco puise une force vitale dans l’intensité des moments de création, ceux de la genèse et de la fabrication de ce monde entier qui prend naissance sous ses doigts. Sa puissance imaginative et hallucinatoire lui permet de se tenir debout et de dépasser la difficulté d’une existence qui souvent se dérobe sous lui. J’achète une centaine de dessins pour le musée lausannois et nous le quittons simplement, sans insister sur les civilités et formules de politesse. Bosco est avide se mettre au travail sur sa petite table et de vagabonder, sous la lumière de son ampoule malingre et le crissement de son feutre sur le papier.

Dehors, bien que nous soyons assaillies par la torpeur, Eva di Stefano et moi sommes portées par la vigueur de cette rencontre. Pour rien au monde, nous ne renoncerions à la suite de notre périple. Nous arpentons les rues de Castellamare del Golfo, nous exclamant avec vivacité, tant nous sommes enchantées à chacune de nos trouvailles : là où Bosco a réalisé peintures et inscriptions sur de nombreuses façades, comme s’il avait tenu à tatouer la ville de ses constellations.

Lucienne Peiry


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