D’un jardin extraordinaire à un autre. De Chandigarh à Dicy. Nek Chand et Caroline Bourbonnais


D’un jardin extraordinaire à un autre. De Chandigarh à Dicy. Nek Chand et Caroline Bourbonnais

Le jardin de Nek Chand à Chandigargh. Photo: Lucienne Peiry

Written by Lucienne Peiry in Article Portrait

14 juillet 2015

« Caroline Bourbonnais était enchantée par les sculptures de Nek Chand, ses reines sortant du bain, ses porteuses d’eau et ses danseuses, ses sportifs et ses musiciens, mais elle portait aussi un regard ébloui aux singes et aux oiseaux que l’auteur d’Art Brut indien avait créés pour son jardin, à Chandigarh. Elle aimait par dessus tout la féérie qui émane de ces « dieux et déesses », comme les appelait Nek Chand, ainsi que l’idée si séduisante que tous étaient réunis dans ce site à ciel ouvert, en étroite relation avec les arbres, les cascades d’eau et la lumière. Caroline avait été particulièrement sensible au fait que Nek Chand s’était servi d’une myriade d’objets usagés et de déchets récupérés pour fabriquer ses statues. Ses trésors n’étaient que matériaux de rebut, et lui-même remarquait avec modestie « eux les jetaient, moi je le utilisais ». La récupération était guidée par le besoin, mais Nek Chand savait tirer parti de cette contrainte. Chaque sculpture était façonnée à l’aide de mortier, solidement armé avec des pièces détachées de bicyclettes (selles, cadres, guidons), puis lissée avec une couche de ciment. Elle revêtait un ornement qui donnait une couche finale très expressive et particulièrement originale au personnage ou à l’animal: des débris de vaisselle en céramique, des capsules de bouteilles usagées, des pièces de monnaie rouillée, des bracelets de verre multicolore brisés, des résidus sidérurgiques ou des alliages ferreux. Les matériaux étaient exaltés, Caroline le voyait bien, et le détournement du rôle initial des objets attirait son attention. En fait, le choix du créateur indien répondait à ses propres convictions et à ses valeurs personnelles. Pour elle, l’imagination, l’inventivité et l’ingéniosité prenaient dès lors une place essentielle ; elle s’en émerveillait.

Comme pour Petit Pierre, Podestà ou Ratier, Caroline Bourbonnais avait aussi été très touchée par l’histoire de vie de Nek Chand. L’exode qu’il avait vécu, lui faisant fuir sa terre natale lors de la partition en 1947, à l’âge de vingt-trois ans, puis l’expérience de l’exil à laquelle il était soumis, à Chandigarh, avaient bouleversé le jeune homme. Caroline comprenait intuitivement et intérieurement ce que l’édification du Royaume des dieux et des déesses de Nek Chand signifiait symboliquement et spirituellement. Une alternative jubilatoire et puissante, qui se déployait entre la terre et le ciel. Pour les sculptures qu’elle souhaitait ardemment acquérir, elle avait réservé une place de choix, en plein air : elles quitteraient un jardin enchanté pour en gagner un autre. Son vœu a été exaucé grâce à la générosité de Nek Chand. La Collection de l’Art Brut, à Lausanne, avait fait transporter une centaine de sculptures pour organiser une vaste rétrospective à Lausanne, ainsi que diverses expositions dans plusieurs pays d’Europe. La Fabuloserie a participé à cet hommage européen, en 2005, grâce aussi à Philippe Lespinasse qui s’était engagé avec ardeur dans ce projet ambitieux et qui, un jour de 2005, au volant d’une camionnette, a livré, sourire aux lèvres, une dizaine de belles statues à la Fabuloserie. »

Extrait du texte de Lucienne Peiry ,  » D’un jardin extraordinaire à un autre. De Chandigarh à Dicy », in  Des jardins imaginaires au jardin habité , Dicy, La Fabuloserie, 2015, pp. 102-105.

Le jardin de Nek Chand à Chandigargh. Photo: Philippe Lespinasse

Le jardin de Nek Chand à Chandigargh. Photo: Philippe Lespinasse


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