Blackstock classifie les édifices en hauteur


Blackstock classifie les édifices en hauteur

Gregory Blackstock. Collection de l'Art Brut, Lausanne

Written by Lucienne Peiry in Article Portrait

15 février 2016

Gregory L. Blackstock (1946) inventorie le monde. Il se livre à une classification méthodique et détaillée de toutes sortes d’animaux, d’objets et de plantes, systématiquement légendés en lettres majuscules régulières. Ainsi, dans chacune de ses compositions graphiques, corbeaux, scarabées, accordéons, fouets, chaussures ou avions bombardiers sont alignés, juxtaposés, méticuleusement organisés par groupes, par ensembles, par espèces. 

Les architectures, tout en hauteur, ne font pas exception à son œuvre. Il dresse un catalogue des tours, buildings, pyramides et mausolées, alignant les édifices avec une attention graphique exceptionnelle. Monuments de New York, Shanghai, Londres Paris, Sienne, Le Caire sont eu rendez-vous à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne, dans l’expo « Architectures».

Mais l’encyclopédiste n’est pas aussi vertueux qu’il y paraît. Ses inventaires, apparemment objectifs, dérogent subrepticement aux règles de la science pour se décliner avec désinvolture et poésie.

Blackstock trouve ses sources dans des dictionnaires ou dans des guides, dont les planches, copies conformes de la réalité, l’inspirent; mais le dessinateur autodidacte puise également dans sa prodigieuse mémoire. Cependant, très vite, ses compositions s’autonomisent, s’enrichissant grâce à un sens esthétique, graphique et chromatique très prononcé, où la subtile mise en page joue sur des effets d’ordonnance et de symétrie, ainsi que sur la répétition sérielle et la stylisation des figures et des motifs. Par ailleurs, l’auteur n’hésite pas à s’immiscer au sein de ses multiples listes, prenant des libertés, parfois incongrues: il diversifie les couleurs des plumages d’oiseaux, introduit un autoportrait dans une énumération d’objets, ou fait surgir furtivement, dans un catalogue général de chaussures, le soulier à cran d’arrêt d’un malfrat jouant dans un James Bond.

L’auteur d’Art Brut américain est autiste. Il est étonnant de le voir réinterpréter l’univers dans la pénombre de son unique chambre encombrée, où, de jour comme de nuit, les persiennes sont closes et les rideaux tirés. L’homme se rétracte dans le huis clos silencieux de son espace de vie et de création, alors qu’à l’extérieur la ville américaine de Seattle vrombit et brille de ses feux. Blackstock a été plongeur dans le restaurant d’un club sportif pendant vingt-cinq ans; il arrondissait son salaire en jouant de l’accordéon dans la rue et réalisait des dessins, dont quelques-uns ont paru dans le petit journal du club. Au fil du temps, ses compositions ont acquis de l’ampleur pour atteindre une dimension personnelle, surtout depuis sa retraite, en 2001. Désormais, ses oeuvres l’occupent pleinement, fiévreusement. Depuis quelques mois, Blackstock vit dans un home, en communauté, et poursuit son aventure graphique.

Sa cousine Dorothee Frisch est en contact régulier avec lui. Elle vient de publier un article à son sujet, en janvier 2016.

Lucienne Peiry consacre sa chronique sur les ondes d’Espace 2 (Radio Télévision Suisse) à Gregory Blackstock, samedi 20 février à 9h45.

Gregory Blackstock dessine à la Collection de l'Art Brut.

Gregory Blackstock dessine à la Collection de l’Art Brut.


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