L’Art Brut et l’altérité


L’Art Brut et l’altérité

Dessin de Carlo Zinelli

Written by Lucienne Peiry in Article

18 octobre 2012

Les auteurs d’Art Brut, tels que les a définis le peintre français Jean Dubuffet, ont échappé au conditionnement artistique et au conformisme social. Créateurs autodidactes, ils conçoivent de toutes pièces un système d’expression personnel, et produisent des peintures, des dessins, des sculptures, des broderies ou des écrits en dehors des normes. Ignorants des conventions sociales, réfractaires aux règles culturelles, ils transgressent, volontairement ou non, les codes admis, et inventent en toute liberté un univers symbolique: des œuvres où ils imaginent tout autant les sujets iconographiques que les modes de représentation et de figuration, le système de perspective, les principes techniques. Comme la plupart d’entre eux vivent dans l’indigence, ils recourent souvent à des moyens techniques humbles, récupèrent des matériaux usagés ou mis au rebut, et, faisant de nécessité vertu, les intègrent dans des combinaisons et des assemblages insolites. Ils peuvent ainsi se révéler des inventeurs aussi désinvoltes qu’ingénieux.

Marginaux imperméables aux valeurs collectives ou retranchés dans une position rebelle, les auteurs d’Art Brut comptent des patients psychiatriques, des détenus, des spirites, des originaux, des solitaires, des réprouvés. Econduits du corps social, ils ont fait l’expérience de l’exclusion, de la répression, et ne trouvent une raison d’être ou une issue qu’à travers leurs fictions et leurs fantasmes. Ils créent ainsi dans le secret, le silence et la solitude, sans se préoccuper ni de la critique du public, ni du jugement d’autrui; à contre-courant, ils n’éprouvent pas le besoin d’une reconnaissance ni d’une approbation sociale ou culturelle. Chacun d’eux travaille à l’abri des regards, libre de toute attente et de toute ambition.

Leurs œuvres, produites pour leur propre usage, n’ont pas de destinataire, dans le sens ordinaire du mot, car leurs auteurs ne s’adressent qu’à eux-mêmes, ou à une entité imaginaire. Etrangers aux milieux cultivés, déviants par définition, ils opèrent forcément hors de tout cadre institutionnel, à mille lieues de la scène artistique officielle.

Les auteurs d’Art Brut n’ont pas eu le droit à la parole. Ils s’en emparent sans crier gare, souvent dans un esprit de contestation et de révolte. Stimulés par la fécondité de leurs potentialités, ils s’aventurent instinctivement dans la création artistique – poursuivant une quête identitaire et se faisant démiurges de leur propre univers. Cette revanche symbolique, propice à un imaginaire poétique, n’en contient pas moins de la virulence et de la sauvagerie. L’Art Brut fait appel aux pulsions archaïques de l’expression, réactivant les vertus primitives – magiques, spirituelles, thérapeutiques – de l’acte créateur.

Le peintre français Jean Dubuffet a inventé la notion d’Art Brut en 1945 et a constitué la première collection d’œuvres et d’objets désignés sous ce nom. Après avoir été conçue et présentée à Paris puis à New York, c’est à Lausanne, en Suisse, que la Collection de l’Art Brut a été inaugurée publiquement en 1976. Cette institution historique est ainsi née de l’ensemble initial des productions recueillies par Dubuffet, lequel en a fait donation à la ville suisse. Elle continue aujourd’hui d’acquérir de nouvelles pièces et d’enrichir son fonds.

De nombreux créateurs italiens sont représentés à la Collection de l’Art Brut et beaucoup d’entre eux pourraient être mis en exergue. Mais braquons le projecteur sur trois figures marquantes: le véronais Carlo Zinelli (dit Carlo, 1916-1974), le lombard Giovanni Battista Podestà (1895-1976) et le romain Fernando Nannetti (1927-1994).

Carlo est considéré comme une figure majeure de la Collection de l’Art Brut et ses peintures à la gouache sont présentées dans l’exposition permanente de l’institution depuis son ouverture (1976).

Les compositions de cet auteur sont toutes encombrées de personnages – schématiques et sériels – lesquels sont représentés selon différents points de vue. De taille variable, ils sont semblables à des silhouettes alignées à la manière d’une frise, selon une linéarité le plus souvent horizontale. Ils apparaissent fréquemment par groupe de quatre, nombre divisible et symétrique, qui semble jouer un rôle essentiel dans la mythologie personnelle de l’auteur.

Carlo assortit ses compositions de collages mais aussi d’inscriptions, retrouvant ainsi la valeur phonétique mais surtout la valeur graphique et plastique des mots et des lettres. Le verbe et l’image sont alors réunis dans la même composition.

Prolixe, ce créateur italien a donné le jour à  une production de trois mille œuvres, peignant sur le recto et le verso de chaque support, comme s’il s’exprimait de manière ininterrompue et comme s’il ne devait pas perdre le fil de sa narration singulière.

Présenté lui aussi régulièrement dans le musée de Lausanne, Giovanni Battista Podestà (1895-1976), occupe une place importante dans le monde de l’Art Brut. Son œuvre est fondamentalement protestataire et doit se lire comme une riposte symbolique contre les idées capitalistes et surtout contre la perte des valeurs spirituelles de la société moderne.

Tous ses hauts et bas-reliefs représentant des scènes narratives, ses animaux monstrueux sculptés, ainsi que ses parures et accessoires sont recouverts de peinture aux couleurs vives, et sont ornés de perles, de paillettes, de débris de miroir et de papiers métallisés récupérés. L’ensemble de sa production est donc marqué par un éclat scintillant particulier.

Chacune des pièces comporte des écriteaux dotés d’inscriptions manuscrites dorées, souvent calligraphiées, qui contiennent un foisonnement de revendications singulières, de propos et de messages moraux. Comme Carlo, Podestà réunit sur un même support figure et écriture, faisant naturellement cohabiter ces deux moyens d’expression qui, selon lui, se complètent et s’enrichissent mutuellement.

La production du troisième créateur italien Fernando Nannetti avait déjà attiré l’attention de Jean Dubuffet il y a plusieurs décennies, mais elle est entrée récemment dans les collections du musée, faisant l’objet d’une vaste exposition personnelle à la Collection de l’Art Brut (2011).

Fernando Nannetti a donné libre cours à une extraordinaire volubilité créatrice en gravant quotidiennement des inscriptions sur les façades de l’hôpital judiciaire et psychiatrique de Volterra, en Toscane, dans lequel il était enfermé. Mystérieux et poétique, son «livre de pierre» créé à ciel ouvert comprend des énoncés biographiques, des allusions à la guerre, des évocations de lieux et de personnages imaginaires ainsi que de troublantes informations que le diariste recevait très régulièrement par télépathie. Nannetti a également inséré dans ses inscriptions lapidaires de multiples dessins qui enrichissent ses pages – un hélicoptère, une maison, une église, une figure féminine ou un aigle. A l’instar de Carlo et de Podestà, Nannetti a réconcilié écriture et figure dans une même œuvre.

Tournant le dos aux règles esthétiques, aux normes langagières et aux habitudes culturelles communément admises, chacun de ces trois créateurs a entrepris avec liberté une aventure vagabonde, donnant le jour à des œuvres extravagantes. L’écart dont ils ont fait preuve avec désinvolture est saisissant. Il est exploratoire et fécond, tant il stimule notre rapport à l’altérité ainsi qu’à l’acte créateur – dont nous sentons ici les pulsations premières. Ce type de confrontation est d’autant plus essentiel aujourd’hui, à l’heure où menace l’inquiétant danger de la mondialisation.

Lucienne Peiry
Collection de l’Art Brut, Lausanne
Directrice de la recherche et des relations internationales

http://www.artbrut.ch


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