Ecriture en délire


Ecriture en délire

Jeanne Tripier, Collection de l'Art Brut

Written by Lucienne Peiry in Article Portrait

20 juillet 2019

L’inventivité de Jeanne Tripier se déploie avec ferveur dans le registre poétique et langagier, donnant lieu à des missives à la verve insolite, où formules inédites et néologismes abondent. Dans une lettre du 9 mai 1945, elle écrit: « Germaine Dulac est sous l’influence de Mercure, le dieu des voleurs et des assassins, des criminels passionnés. Elle dicte couramment ses Messages à l’Uranus qui s’en étonne et se réjouit d’avance de ses renseignements ; en profite pour abolir la téjemo ractifio ; aspiritos Cobbayo clervéyo. Mission du clergé en déroute. Pie galante contagieuse ; Djemarro dictato porquitos alaquitos, perdiquos ; nombre 69 en perdition astronomique ».

Jeanne Tripier ne tente-t-elle pas d’agir entre le visible et l’invisible, apportant un effet rédempteur à ce que Claude Lévi-Strauss a appelé « l’un des plus grands malaises de notre civilisation », celui « d’avoir totalement séparé l’ordre du rationnel et l’ordre du poétique, tandis que dans toutes les civilisations dites primitives […], ce sont deux ordres étroitement unis » ?

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Brève biographie

Née à Paris, Jeanne Tripier (1869-1944) passe son enfance à la campagne, puis mène une existence apparemment ordinaire dans sa ville natale. Installée avec son fils adoptif dans le quartier de Montmartre, elle est employée comme vendeuse dans un magasin du Boulevard Barbès. Elle commence, à l’âge de cinquante-huit ans, en 1929, à s’intéresser aux doctrines spirites, puis s’y consacre pleinement, jusqu’à en délaisser son travail et sa vie sociale. Internée à l’asile de Maison Blanche, dans la région parisienne, elle s’adonne à ses créations avec ferveur et sans relâche, jusqu’à sa mort. Exemptes d’intention artistique, les productions symboliques de Jeanne Tripier ont été réalisées dans l’exclusion et la détention : ce sont des œuvres de la survie.

Dans le cadre de ses recherches d’Art Brut, Jean Dubuffet a reçu du médecin de Jeanne Tripier, quatre ans après le décès de celle-ci, un sac renfermant une cinquantaine d’ouvrages textiles, plusieurs centaines de dessins et deux mille pages d’écrits. Cette production est aujourd’hui conservée, en très grande partie à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne, ainsi que dans la collection abcd, à Montreuil près de Paris.

Jeanne Tripier, Collection de l’Art Brut

Jeanne Tripier. Photographe anonyme

 


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