De la Science à l’Art


De la Science à l’Art

Œuvre d'Eugène Gabritschevsky

Written by Lucienne Peiry in Article Portrait

10 mars 2015

Brillant généticien russe, invité aux Etats-Unis et à l’Institut Pasteur à Paris, Eugène Grabritschevsky doit mettre fin abruptement à sa carrière professionnelle internationale. Il se fait interner en 1929, à l’âge de 36 ans, pour cause de schizophrénie. Isolé du monde, la création devient son exutoire. La chambre de Gabritschevsky se transforme en un laboratoire où il va se livrer à des expériences très inventives avec peintures et pinceaux, chiffons et éponges.

« Sur des supports hétéroclites, des pages de calendrier, des magazines, des circulaires ou des formulaires administratifs récupérés, Eugène Gabritschevsky laisse courir son crayon et fait surgir tout d’abord des descriptions naturalistes, à la façon entomologique. Très vite, pourtant, il dessine des paysages fantastiques où surgissent des architectures vertigineuses et des êtres fantomatiques, souvent alignés, tantôt formant d’étranges cortèges, tantôt ramassés en foules. Le dessinateur passe d’une expression graphique sobre et elliptique à une manière plus dense, riche de différentes textures graphiques où vibrent notamment volutes et arabesques.

Avec le crayon à la mine de plomb, Gabritschevsky conjugue le fusain, l’encre sépia ainsi que la gouache et l’aquarelle (sans doute apportés par son frère lors de ses visites), travaillant fébrilement ces nouvelles techniques selon de nombreux procédés où l’aléatoire tient une place de premier plan. L’expérimentateur étale de la matière colorée en bandes, au pinceau ou au doigt, puis rétroagit dans l’image en cours d’apparition avec un chiffon ou une éponge, dans l’idée de provoquer le surgissement de formes et de silhouettes. Puis il exploite abondamment le pliage, le grattage, le frottage et le gommage, lesquels stimulent son imagination puisqu’ils lui permettent l’émergence accidentelle d’éléments inattendus. « Il y a certains procédés dans la peinture (ainsi que dans la poésie) qui emploient “l’imprévu“ pour vous mettre en contact direct avec l’essence magique de la nature », écrit-il lors de son internement. »

Extrait de l’article de Lucienne Peiry,  » Dessiner pour survivre », in Les Cahiers dessinés, Paris, 2015.


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